Son parcours est un véritable modèle de polyvalence et de réussite dans l’industrie musicale africaine. De ses débuts en tant que rappeur à son rôle actuel de figure incontournable du digital, il a su bâtir une carrière unique. En tant que chef de projet chez Universal Music, via le label Virgin Music Africa, il offre une perspective inestimable sur l’évolution et les enjeux du secteur. Etienix s’est entrenu avec BigCed dans une entrevue exclusive.

Q: Vous êtes une figure importante du rap ivoirien. Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers ce genre musical, et comment s’est opérée la transition de votre identité de rappeur à celle de créateur de contenu et de chef de projet digital ?
BC: « À vrai dire je pense que j’ai toujours aimé la musique, et le rap en particulier. Mon daron avait un cd à la maison, sur lequel il était écrit “Billboard 2003”. C’était un CD qu’on pouvait acheter à Adjamé à 1 000 FCFA environ. Oui c’était de la contrefaçon, et je n’en suis pas fier aujourd’hui. Mais ce CD m’a introduit au HIP HOP américain. J’ai connu des artistes tels que Jay Z, Beyoncé, Eminem, Puff Daddy, etc, grâce à ce disque.

C’est en classe de Seconde Littéraire que j’écris mon premier texte de rap, après avoir écouté des sons de l’artiste Béninois : Blaaz. Quelque chose dans sa façon de poser me fascinait. Je voulais être comme Blaaz, j’ai donc pris le micro. Tout le reste s’est fait naturellement, obtention de diplôme en marketing, deux trois prises de fonction dans des entreprises de la place, avant de rejoindre Boomplay en 2021. À Boomplay, j’ai la chance de pouvoir mettre en pratique tout ce que j’ai appris sur les bancs dans mon domaine de prédilection : la musique. Boomplay Francophone, c’était une petite équipe d’une dizaine de personnes pilotée par la Big Boss Paola Audrey«

C’est là-bas que je commence à réfléchir sur la création d’un compte TikTok pour parler de musique. À l’époque, il n’y en avait pas des masses, des comptes qui parlaient correctement de musique ivoirienne, voire africaine. Je décide de créer le compte Bigced-Review après que l’aventure avec Boomplay s’arrête. Interviews et chroniques rythment la vie de ce nouveau personnage qui vient de voir le jour. Aujourd’hui je suis à Universal Music Africa, en tant que chef de projet. Toujours avec la même envie de changer le monde et d’apporter ma vision à cette industrie musicale«

Q: Votre nouveau rôle de chef de projet chez Universal Music marque un tournant. Quelles sont vos missions et comment cette position a-t-elle modifié votre perception et votre approche de l’industrie musicale ?
BC: « Mon poste à UMA arrive, je pense, au bon moment de ma carrière. Je suis à une période de ma vie où je comprends mieux la musique et son business. Étant du pôle Distribution à travers le label Virgin Music Afrique, mes missions vont principalement du scouting de nouveaux talents à l’accompagnement de nos talents dans la vie de leur musique.

Qui signer, pourquoi ? Comment vendre sa musique sur internet ? Quels canaux considérer dans sa stratégie de contenu ? Entrer à Universal, c’est enfin mettre la main à la pâte. C’est arrêter de se plaindre, et tenter réellement de comprendre le pourquoi des choses, et modifier ce qu’il faut. Après un an passé dans cet environnement, je peux dire pour sûr, que tout n’est pas noir ou blanc, comme on peut le penser dehors. Ce poste m’a apporté beaucoup plus de sérénité et d’ouverture sur le monde qui nous entoure«
Q: Rappeur, créateur de contenu et chef de projet. De quelle manière ces rôles se complètent-ils et contribuent-ils à votre efficacité et à votre vision globale du secteur musical ? Y a-t-il une de ces fonctions qui prévaut sur les autres ?
BC: « Je pense que je suis BigCed. C’est-à-dire le créateur de contenu qui rappe et qui taffe dans la musique ! Aucun des rôles que j’ai n’est moins important que l’autre, c’est un fait !

Je pense fortement que je n’aurais pas pu poser les questions que je pose en interview, si je n’avais pas moi-même ce côté artiste qui me connecte à la vie de mes invités. Ce qu’il y a de profitable dans le fait d’avoir les casquettes que j’ai, c’est l’empathie que ça développe pour ma fonction de chef de projet musical. Chaque décision que je prends dans le cadre du travail est directement influencée par des données chiffrables et palpables sur le terrain. Tout est lié !«
Q: Le rap ivoirien est désormais une référence sur le continent. En tant qu’acteur majeur, quel regard portez-vous sur ce statut ? Selon vous, quels sont les éléments clés qui expliquent cette ascension fulgurante ?
BC: « Le rap ivoire est à sa place ! Il a appris de tout le monde, pour se faire une place au soleil. Si vous demandez à nos tops rappeurs, ils vous parleront sans doute de Blaaz, de Franko, de Stanley Enow, de Jovi, de Rodzeng etc.
On a puisé la force dans tout ce qu’on a vu exploser sur le continent et ailleurs. On a tiré des enseignements, aujourd’hui on se positionne assez bien sur l’échiquier. L’ascension du rap ivoire repose avant tout sur son authenticité. À un moment, on pensait que pour plaire il fallait rapper comme La Fouine, Booba, Sexion d’Assaut… Alors qu’il faut juste être soi-même pour laisser une vraie trace dans ce game. Après, il a fallu tenir compte des réalités du terrain. Nous sommes au pays du Coupé décalé et du Zouglou. La réflexion était d’arriver à intégrer ce paramètre dans la confection des sons rap qui allaient façonner le label “rap ivoire”.
Enfin, il a fallu attendre que la mayonnaise prenne, et que les planètes soient alignées. Aujourd’hui, le top Apple est un indicateur de performance pour nos artistes, alors que 5 ans en arrière on regardait avec admiration les millions de vues sur YouTube. Il y a aussi beaucoup plus de médias qualifiés qui gravitent autour du rap ivoirien. Ces médias et créateurs de contenu permettent à nos artistes d’exister et de donner du sens à leurs œuvres. Je citerai entre autres : Salivoire, Iconic, Babilab,moi-même BigCed, Kaykay, Pabelo, Omaci, Postlude et bien d’autres.«
Q: Le rap n’a pas toujours été le genre dominant en Côte d’Ivoire. Comment a-t-il réussi à s’imposer et à cohabiter avec les styles musicaux traditionnels et modernes ?
BC: « Nous sommes au pays du Coupé décalé, comme je le disais plus haut ! C’est un fait. Pour exister, le rap ivoire a dû intégrer un peu de tous ces genres locaux qui font la richesse de notre culture. Que ce soit le Dirty Décalé de Kiff No Beat, les chansons à thèmes de Suspect 95 ou le Yorobo Drill d’Himra… Le rap ivoire ne renie plus l’environnement dans lequel il évolue, au contraire.
« Les collaborations entre nos genres locaux ont aussi permis au public de découvrir le rap autrement : Suspect 95 feat Mix Premier, Bmuxx Carter feat Revolution, Kiff No Beat feat Arafat Dj, Himra feat Ariel Sheney…«
Q: Le streaming a profondément transformé l’industrie. En tant que témoin et acteur de cette transition, comment percevez-vous l’adoption de ce mode de consommation par les auditeurs ivoiriens ?
BC: « Le streaming en Côte d’Ivoire commence à montrer des signes encourageant. On est loin de ce qui se fait en Occident, mais il y a bien d’engouement autour de la chose aujourd’hui. Il ne se passe pas un jour sans que les fans ne partagent les meilleures positions de leurs artistes dans les Tops Boomplay, Apple, Deezer etc. Je pense que le public a compris qu’il faut pousser nos artistes vers le haut. Et cela passe par les écoutes légales, les billets de concert, les votes pour les awards… »
Q: Vous avez collaboré avec Boomplay. Pouvez-vous nous éclairer sur les raisons du retrait de leurs bureaux sur le continent et l’impact que cela a sur l’industrie locale ?
BC: « Boomplay Francophone a fermé pour des raisons stratégiques… enfin de ce qu’on a pu comprendre. Après un an d’exploitation seulement, le Board a décidé de ne plus injecter d’argent dans le développement de cette filiale. Les raisons qui ont été avancées sont que nous n’étions pas rentables. »
Q: La rivalité entre Didi B et Himra a beaucoup fait parler d’elle. Selon vous, ce « clash » a-t-il eu un impact positif sur l’écosystème du rap ivoirien ?

BC: « Le clash entre Didi B et Himra nourrit actuellement le buzz autour du rap ivoire. Est-ce qu’il a un impact positif sur le rap ivoire ? Oui je le pense. »
Q: Selon vous, qui est la figure la plus influente de la scène rap ivoire aujourd’hui, et pourquoi ?
BC: « La plus influente ? Himra sans nul doute. Je pense qu’il est, qu’il le veuille ou non, il est le visage du nouveau rap ivoire. Il arrive à s’exporter tout en restant pertinent localement. »
Q: En étant à la tête de RDG, un média spécialisé, vous êtes conscient de l’effervescence de ces plateformes. L’économie des médias spécialisés étant très souvent fragile. Quel modèle économique permettrait, selon vous, à ces médias de prospérer sur le long terme ?
BC: « RDG (Rendez-vous Du Game) est plus un podcast que j’anime sur mon compte YouTube, qu’un média. Pour revenir à la question sur le modèle économique idéal, je pense qu’il existe déjà. La question se pose plus sur la maturité de notre marché et le flux monétaire qui circule réellement dans cette industrie. Sinon entre placements de produits, partenariats commerciaux et achats d’espace pub, un média a largement de quoi constituer son modèle économique. »
Q: Les collaborations entre marques et rappeurs se multiplient en Côte d’Ivoire. Ayant vous-même participé à des campagnes récentes, comment ces partenariats se construisent-ils et quels sont les défis et les opportunités qu’ils présentent ?

BC: « Je parlerai alors du cas qui me concerne. La collaboration dont vous faites mention arrive à un moment où la marque exprime le besoin de se rapprocher d’une partie de sa cible qui se reconnaît fortement à travers les artistes du rap ivoire. L’idée était d’arriver à faire cohabiter rap et marque de transfert d’argent. La solution qu’on a proposée était alors de faire intégrer certaines expressions locales qui définissent des situations de transfert d’argent dans des chansons inédites écrites par nos talents locaux. Le résultat donne cette playlist KBINE 454 que vous pouvez retrouver sur Spotify, qui a reçu un accueil plutôt satisfaisant de la part des fans et des médias.«
Q: Votre visibilité sur les réseaux sociaux s’accompagne de critiques. Comment gérez-vous cette pression et maintenez-vous votre cap malgré les avis négatifs ?
BC: « Les critiques font partie du jeu. Si vous ne voulez pas être critiqué, vous ne rendez pas votre profil public sur les réseaux, et on en parle plus. Je gère tout ça en relativisant, et en me disant que tout ne peut pas être noir ou blanc. Il faut apprendre à donner son maximum pour ceux qui apprécient ce qu’on fait, tout simplement. »
Q: Votre intérêt pour le Rap Camer n’est plus à démontrer notamment grâce à une vidéo faite en septembre 2024 sur ce dernier, si l’opportunité se présentait de travailler avec des artistes camerounais, qui appelleriez-vous en premier ?
BC: « Si je devais travailler avec un artiste camerounais, mon choix irait directement pour Lifka ! J’adore ce qu’il fait. Mais je connais aussi des noms tels que : Az Prn, Shapat, Hen’s – même si je pense qu’il est plus pop que rap. »
Q: Pour conclure, quel message pouvez-vous partager avec ceux qui entreprennent des projets dans le secteur créatif, même sans garantie de succès immédiat ? Comment trouvez-vous la force de continuer, même lorsque le chemin est incertain ?
BC: « La motivation est restée la même depuis le début : apporter ma pierre à l’édifice. Je pense que l’amour de la musique continue de guider chacun des pas que je pose dans cette industrie. Être Bigced m’apporte beaucoup plus que de l’argent. Ça m’apporte de la crédibilité, des contacts fiables et ça m’ouvre certaines portes qui jusque-là m’étaient difficiles d’accès. Je pense qu’il faut, pour ne pas perdre la motivation, se souvenir de pourquoi vous avez commencé ce que vous faites, et pourquoi c’est important pour vous. Pour le reste, Dieu vous guidera toujours vers ce qu’il y a de mieux pour vous. Voilà ce en quoi je crois. »
Q: Merci Big Ced d’avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions, tout en vous souhaitant une bonne continuation dans vos différentes activités, je reste attentif à vos futurs succès.
Interview & Propos recueillis par Etienix


















